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POÈMES REPRÉSENTATIFS DE L’ŒUVRE POÉTIQUE DE
MIGUEL OSCAR  MENASSA

 

EN ESSAYANT

En essayant de te donner toutes les heures
j’ai coupé les heures en mille morceaux pour te donner plus
j’ai ouvert le cœur du temps et je l’ai fait caresse
grimace de lumière pour tes yeux, ma petite agonie.

J’ai cheminé, comme un possédé, tous les chemins
sans compter les pas, sans rêver aucun rêve
parce que tout était pour provoquer un sourire,
une entaille heureuse sur la face sombre de l’amour.

Et toi parfois tu riais et tu comptais pour mon bien
des baisers énormes que je te donnais tandis que tu dormais
des caresses pleines d’ivresse, gauche sueur insondable.

Et dans tes fragiles rêves moi j’étais un homme qui chemine,
quelqu’un qui n’arriverait jamais nulle part,
un amant sans compte, un collier invisible.

LA FEMME ET MOI

À mesure que je m’approche de soixante dix ans
je comprends avec luxure que je suis un peu seul.
Les jeunes qui grandissent tout le temps
et les adultes qui ont des problèmes d’argent
et les belles femmes qui vivront à mes côtés,
jusqu’à ce que la mort, en vérité, nous sépare,
sont très occupées par leurs affaires
par leur propre vieillesse qui leur arrive dessus
sans hâte mais sans aucune réserve.
Aussi je te le dis, à soixante dix ans,
je réussirai à rester tout seul,
sans liens d’amour et de douleur,
seul, attaché au monde où je dois vivre
par des mots, par des vers, un peu de musique
une couleur désespérée ayant sa propre lumière.
En pensant comme ça, en vérité, mon amour
qui n’aimerait pas vieillir ? 
Moi, me dit-elle, moi
je n’aimerais vieillir ni seule
ni mal accompagnée et plus de mille fois,
je t’ai dit, mon amour, que les plantes vieillissent,
les meubles, la chaussée, les armes de guerre
mais la femme, le sexe et la joie ne vieillissent pas.
Je l’ai sentie si persuadée que j’en suis arrivé à penser
qu’elle, d’une certaine manière, me disait :
Même tes vers pourront vieillir
mais notre amour, chéri, ne vieillira pas,
je suis là, pour le soutenir,
et elle était si belle quand elle le disait
que je l’ai vue déesse et nue,
nue et vaillante toute pour moi
et c’est là que je n’ai pas eu
peur de vieillir et de mourir.
Elle, elle m’a parlé de la mer et j’ai tout compris :
sa chair splendide serait la tanière
de ma vie charnelle et ma parole
et sa chair, sans limites, du désir,
la pulsion démesurée de mon chant,
sera tombeau d’amour pour mes os.
Mot contre pierre, pierre contre mot
une histoire s’écrira, d’amour peut-être.
Aujourd’hui deux amants meurent et, en même temps,
perdurent dans un vers d’amour
où la mort attachée par des mots
unis entre eux au soleil,
occupée, par une innocence,
par ses choses, nous laissera
vivre un jour de plus, un amour de plus,
nous laissera terminer ce poème.
Et ensuite, elle a dit résignée
la mort poursuivra les amants
jusqu’à les rattraper et elle leur dira quelque chose,
elle leur dira quelque chose, répéta-t-elle, en m’interrogeant.
Bon, lui dis-je, en la tranquillisant,
s’il s’agissait de nous deux
la mort ne dirait rien.
Elle resterait muette, pâle de douleur,
de devoir tuer tant de beauté.
Mais un jour, de toute manière, elle le fera
insista-t-elle, entêtée et assombrie,
et moi, macho et chanteur,
sans me rendre compte de mon âge
je lui ai dit toute la vérité:
À nous deux, nous avons presque cent ans, mon amour,
un jour elle viendra.

ART POÉTIQUE

Poésie, je le sais, tandis que je t’écris,
je cesse de vivre.
Je livre, docilement, mes illusions,
mes pauvres péchés prolétaires,
mes vices bourgeois et, encore,
avant de pénétrer ton corps,
-velours amoureux-
j’abandonne ma façon de vivre,
misères,
folies,
profondes passions noires,
ma manière d’être. 
Vide de mes choses,
porte-drapeau du néant,
transparent de tant de solitude,
invisible et ouvert,
perméable aux mystères de sa voix,
j’essaie,
trait sonore sur la peau du monde
                    la peau de la mort
                    la peau de toutes les choses.
Poésie, sur ta peau, traits sonores,
esquilles passionnées,
ineffaçables échardes de mon nom.

L’INDIEN

1

Écrire un sonnet pour un Indien est une chose facile.
Je mets là une injustice, là je mets un sarcasme.
Je mets les tombes violées de mes ancêtres
et pour terminer ce quatrain, une petite fille outragée.

Un sonnet n’est pas une chose compliquée pour un Indien
en ponctuant, j’ai l’humiliation de cinq siècles,
là, dans le milieu précis des occupations, ces vers.
Et maintenant pour faire l’espace je laisse tomber l’or.

Et ainsi commence la fin de ces commencements,
c’est pour ça que je mets là le poids dur de la chair,
nos morts défendant la terre qui leur est arrachée.

Le corps de la fertilité de notre terre.
L’humus enchanté qui fait vivre l’Indien,
cette fleur immortelle, clouée dans les Amériques.

2

Cette fois-ci je suis l’Indien qui ne fera pas la guerre.
Cette fois-ci je suis l’Indien qu’ils ne soumettront pas.
Cette fois-ci je suis l’Indien qui parle les mots.
Cette fois-ci je suis l’Indien qui se libère en vers.

Ne voyez-vous pas qu’il ne reste plus de poignards dans mes yeux,
ni de lances à cheval courant vers la mort.
Ne voyez-vous pas que le Christ est tombé des Andes,
qu’il ne reste plus, dans mes yeux, de prières.

Cette fois-ci je suis l’Indien qui vient du futur.
Je n’ai pas de trésors à garder, ni de temples,
ni de femmes amoureuses, ni de terres fertiles.

Je ne ferai ni la guerre ni l’amour, je ne fuirai pas, comme un lâche.
Je proviens d’Atlantides submergées du verbe.
Je suis l’Indien poète, cette civilisation impossible.

                                   3

Je suis, de pierre, l’Indien américain,
Que n’a pas tué l’Espagne dans la conquête.
Je viens d’un ciel, chaud, sans dieux.
D’une plainte fertile, presque sans limites.
Je suis le Guarani ensanglanté et parleur.
La pure larme, limpide du Maya,
le sillon ouvert, avec fermeté, par l’Inca,
la tristesse, infinie, de ce qui ne meurt pas.
Je suis l’arbre, le fruit, l’or, la perfide émeraude.
Argent déchiqueté, sanglant cuivre mitraillé.
Montagnes et femmes saccagées au nom de Dieu.
Je suis d’Amérique le verbe, la plume différente,
indigène et galactique, historique et superflu,
granitique présence, fiel des temps.

AVOIR 60 ANS PRISONNIER
                                               Au Grupo Cero

Je suis prisonnier d'une longue condamnation
parce que la parole n'octroie pas la liberté.
Je dis trace et trace se fait chair en moi,
rides avec le temps, douleurs de l'amour.
Trace, te dis-je et les chemins existent,
trace de moi et, au moins en solitude
j'aurai connu, un sentier, quelque chose
j'aurai fait quelques pas en commençant.
Une trace de l'aube annonce que le rêve est terminé.
Qu’arrive l'univers, la femme et l'homme,
que le monde entier arrive pour faire de la poésie
et la vie arrive, la vie qui se terminera.
Je dis arbre et le vert forge toute ma réalité.
Il fait verdoyer le cœur des femmes âgées,
il met dans le centre du cœur de ma bien-aimée,
l'émeraude perdue qui brille dans le silence.
Et elle tombe jusqu'à arriver à sa vérité de mousse,
vert qui se suspend pour que le monde
se pense fleuri, humide, inquiétant,
vert d'amour mourant sur l'herbe.
Je dis dire et en effervescence de cataracte,
de monde, les paroles se font pleines.
La femme qui ne voyait rien en moi,
en parlant n’a vu soudain qu’une lumière dans mon regard.
Regard de fauve, forêt vierge traquée par la lumière.
Femme, dire femme, ouvrir ce destin :
anoblir les pleurs, porter aux nues l'amour,
mettre des gazelles dans le pas de celui qui chemine,
sons d'oiseaux et d'eau dans son chant.
Violon blessé montant entre tes jambes.
Je dis violon, bien-aimée, je dis violon blessé
et un hurlement spectral fait de l'âme,
une muette et calme mélodie désespérée,
ouvre tes yeux au vide aigu de l'amour.
Je dis chemin de fer et je voyage sans jamais m'arrêter
faisant toujours du bruit de l'orient au sud
Et machines et ouvriers et fêtes de vendanges
et morts qui ne trouveront jamais leur destin.
Train de l'Ouest dis-je et crissent les prairies,
une balle d'argent traverse les yeux de la nuit
un cheval blanc meurt de soif dans le désert
et la femme aux boucles dorées meurt d'amour.
Des chevaux, imaginez des chevaux attachés à eux-mêmes,
attrapés par la vitesse de se libérer et voler,
tomber comme les pierres de la montagne au fleuve,
arriver au fond des choses sans cesser de tomber.
Je dis ver de terre, porc, serpent et oiseau
et le sexe s'éblouit lui-même
elle ouvre les jambes, elle ouvre les jambes et elle parle,
elle dit de la mer des choses vert-bleuté.
Elle se traîne, se traîne avant de voler.
Et quand elle se traîne elle jouit et quand elle vole
et quand elle tombe, son sourire est nacre ou argent
et elle se traîne de douleur et elle jouit de la vie.
Et elle vole et se défait en baisers et en lumières,
sexe d'amour, lui dis-je, vivant de la vie.
Poème, liberté, guerre contre la faim,
douceur du dire je veux vivre dans le désir.
Et je dis mort et même si je ne le disais pas,
poète devenu muet, je dois tout de même mourir.
C'est pour ça que la parole nous condamne
quand nous parlons, à la jouissance et au désir.
Sans liberté, prisonnier de la parole
avec la joie d'avoir été homme,
avec l'âme déjà lancée aux vents,
sans laisser de traces, mon corps mourra.

LA POÉSIE EST ARRIVÉE ET M’A DIT

Un oui ou bien un non, m’ont fait
ouvrir de nouveaux chemins, abandonner des chemins.

Jusqu’à ce qu’une nuit, je tombe sur la Poésie
je passais mon temps à voler d’un côté à l’autre
selon le caprice de mes tendres bien-aimées
qui de l’amour ne savaient que faire l’amour.

La Poésie m’a dit gravement :
Pour vivre, un homme, n’a pas besoin de voler
et moins encore d’un côté à l’autre derrière sa bien-aimée.
Un homme doit avoir les pieds à la hauteur des pieds.

L’âme à la portée d’une brève caresse,
le soleil sur la terre à l’heure du soleil,
le corps et la parole tels des fleuves disponibles
et la nuit un rêve, une histoire d’amour.

Un homme a tous ses espoirs en l’homme.
Un homme a comme drapeau la liberté.
Il donne de l’eau à l’assoiffé et lutte pour un morceau de pain
et il aime, il fait comme s’il aimait mais il ne sait pas aimer.

Un homme, a dit la Poésie sévèrement,
un homme sait qu’il mourra et ça lui est égal.
Il sait qu’il meurt quand il écrit et, cependant, il écrit.
Il sait que chaque amour le tue et, cependant, il tombe amoureux.

Un homme, lui dis-je, ambitionne de voler
et bien qu’il ne puisse pas ça lui est égal.
Il ambitionne de voler, il aime l’illusion de voler.
Sentir à cet instant qu’un jour…

Un homme, Poésie, est capable de tuer,
il est capable de dévorer le cœur aimé,
d’enlever de sa bouche avec dégoût un baiser d’amour
et d’aimer, de ses amants captifs, l’argent.

Et un après-midi aussi , un homme
se laisse caresser par une brise, un air,
un sentiment le frappe en pleine poitrine
et le pauvre homme dans sa chute tombe amoureux.

Et il fait comme s’il avait du sang dans les veines
et il saute et il court et il se caresse avec frénésie
et il veut se livrer, totalement, par amour
et là, la police arrive et on le met en prison.

Tu me suis, Poésie ? C’est de l’homme dont nous parlons.
Il est capable de mourir pour de faux idéaux
capable de faire la guerre pour presque rien
de laisser mourir son autre moitié, en silence.

Il se met dans le centre du volcan et le défie.
Il veut traverser les océans avec son corps,
toucher l’immensité, le ciel avec ses vers
percer le ventre de la montagne, la pierre.

L’homme veut arriver avec ses battements
au centre inconnu de la terre,
à la vie intime de tous ses amants,
il veut arriver, au cœur des choses.

Et il tombe amoureux, Poésie,
et il pourrit comme une fleur au soleil
quand quelqu’un meurt ou l’abandonne.

LA MORT DE L'HOMME

C'est de nouveau la nuit
et en général
la maison dort.
Une voix à la radio
dit les dernières paroles.
Je me distrais avec la fumée
et mille choses me passent par la tête
et aucune n'a à voir
avec l'idée de m'allonger tranquillement sur le lit
et dormir.
Au milieu de tant de papiers
je finirai par être un écrivain
et je fixe mon regard sur le lointain
et je laisse l'histoire de l'homme
faire irruption
avec la violence du destin
dans ma nuit.
J'allume des cigarettes en abondance
l'une après l'autre comme si c'étaient
de scintillantes grenades contre les oppresseurs.
Depuis des millions d'années
l'homme vit à genoux.
Les grenades éclatent sur mon visage.
De primitives présences
peuplent ma nuit de rites sauvages.
Cérémonies où la mort
est toujours une chanson
sublime et mystérieuse.
Des bêtes indomptables
semblables à l'homme
par la maladresse
de leurs mouvements
dansent autour de moi
rageuses
sylvestres.
En mauvais français
elles me disent que leur chef
veut parler avec moi.
Assis sur mon lit en train d'écrire
je demande que cessent de rugir les tambours
que cesse la danse
qu'on me laisse écrire ce poème.
L'homme a faim et soif depuis des millénaires.
Nous sommes cet homme affamé et assoiffé poète
chantez avec nous:
Nous venons de la Mésopotamie
et des Caraïbes
et en cherchant la perfection nous sommes arrivés
jusqu'aux mondes qui se cachent
au-dessus du ciel
et nous n'avons rien trouvé.
Il y a toujours un homme qui a faim.
Il y a toujours un homme qui meurt de soif.
Ici même poète
dans ta maison
logent l'oppresseur et l'opprimé.
Assis sur mon lit en train d'écrire
je dis aux sauvages
que nous sommes en pleine nuit
je leur demande poliment qu'ils arrêtent de danser
j'ai besoin de m'enfoncer parmi les lettres
ma faim
mon unique soif.
Ils arrêtent de danser
et celui qui se distingue
par son extrême humanité
me fulmine du regard.
Qui est plus cruel
poète?
Qui est plus sauvage?
Celui qui meurt en luttant
pour un morceau de pain
ou celui qui ne meurt jamais?
Qui produira l'extermination
poète?
Mes armes ou tes vers?
Et maintenant poète laisse ta plume
commence à marcher et pense.
Assis sur mon lit
en train d'écrire
je dis au sauvage
que je ne veux pas quitter ma chambre
et que j'ai toujours su que penser
n'était pas nécessaire et que je désire
et c'est la dernière fois que je le lui dis
continuer à écrire ce poème.
Avant de continuer je m'arrête
sur l'intelligence du sauvage:
il parle bien et tandis qu'il parle
il laisse échapper entre les mots
son haleine
pour que tout semble vital
déchirant.
Moi je suis l'homme
crie la bête enchaînée
Et toi poète, tu es l'homme?
Écrire pour qui?
Où les amis
et où les ennemis?
Dis-moi poète,
ton chant
a-t-il besoin du futur
pour être?
Ce poème que tu écris
contre tout
à qui servira-t-il?
Voyons poète un vers
qui me dise maintenant même
qu'est-ce que l'homme?
Assis sur mon lit en train d'écrire
je me rends compte
que l'intelligence du sauvage
terminera par brûler (finira)
tous mes papiers écrits
dans ce bûcher
que ces paroles ont construit
autour de moi.
Je cesse d'écrire
je le regarde fixement dans les yeux
et je murmure ses propres paroles
en un seul vers un homme
en un seul vers un homme
et je me décide à écrire ce vers.
Je soutiens avec mon regard
le regard du sauvage
et avec de rapides mouvements
je prends la mitraillette
et je tire plusieurs rafales
sur le corps du sauvage
qui les yeux exorbités
par la surprise
tombe
pour mourir et disparaître.
Assis sur mon lit j'écris maintenant
avec l'assurance
de celui est arrivé au sommet:
Un poète a assassiné son homme
pour écrire ce poème
et ça
c'est un homme.

LE VÉRITABLE VOYAGE

Attention! Attention!
nous sommes sur le point de sombrer.

Vous avez cru,
que nous naviguions
sur un puissant transatlantique
et cependant je vous le dis:
ma vie
est un petit radeau amoureux.

Je vois surgir entre les ombres
une lumière que personne n'éteindra.
Formée de vers et de parfums
comme des vents insondables
comme une cataracte de chair
abandonnée
qui enfin
trouve son royaume.

Royaume de nuages,
d'antiques parfums
et de parfums inconcevables.
Petits radeaux amoureux
toujours sur le point de sombrer.

Pour l’instant
ramer sera la seule passion
jusqu’à atteindre le poème
en ce mouvement.

Ramez jusqu'à rester sans forces et, là,
vous comprendrez le motif de ma passion.

Nous irons sur les plus beaux fleuves
et avec le temps
nous oserons les grands océans
la beauté des pleines bourrasques en mer
et nous craindrons toujours de disparaître,
petits, dans cette immensité qui nous entoure.

Savoir nager ou être grandioses
ne servira à rien
pour arriver
nous devrons maintenir
le radeau à flot
et nous, nous maintenir
sur le radeau.
Voilà
tout le mystère.

Un jour le radeau se brisera
en mille fragments
et chacun
devra apprendre
à se maintenir sur des morceaux de bois.

Si le poème est possible, possible est la vie.

Ramez,
agonisez en ramant
jusqu'à sentir que seul
c'est impossible.
Restez sans forces.
Regardez comme d'autres rament
et comme je rame moi-même
les mains
ensanglantées par l'effort
sans repos,
jusqu'à trouver dans ce mouvement
le poème.

Et chacun aura son petit radeau
amoureux.
Maître de sa vie et de sa mort
il peut s'étendre sur le radeau
pour toujours
ne plus ramer
et laisser les eaux
l'emporter n'importe où.

Et un autre ramant
désespérément
en le voyant
écrira un poème.

Ramer dans n'importe quelle direction ne sert pas non plus.

La terre que promet
la poésie
est toujours la même.
On y arrive ou l’on n'y arrive pas.
Elle a besoin de rois
de centaures
elle ne se laisse ensemencer
que par des révolutionnaires et des fanatiques
par des hommes qui sur sa terre
construisent leur maison et leur famille
leurs grandes illusions.

Celui qui répète ce qui est fait ne la trouvera jamais.

Ramez
pour arriver à cette terre
comme personne n'a ramé
et il vous sera offert
à votre arrivée
des mets qui n'ont jamais été
offerts à personne.

Et dans les nuits de désillusion,
quand rien n'est possible
dans cette obscurité
demandez aux plus vieux
qu'ils vous racontent
des grands navigateurs
leurs anciennes prouesses
dans de petits bateaux en papier.

Chaque étape parcourue
aura ses dangers.
Rien ne sera facile pour le poète.

Viendra l'amour et il faudra s'éprendre

jusqu’à sentir que la chair
tremblante est un poème.
Et ainsi arrivera
l'inoubliable nuit,
où pour un instant,
cette passion sera la poésie.

Face au doute ne pas cesser de ramer.

Prendre dans nos bras,
fortifiés comme des griffes
par la cruauté de l'exercice,
la personne aimée
et continuer à ramer
avec les dents s’il le faut.
Avec le temps elle, aussi,
ramera avec nous.

Ensuite, à deux, à trois,
entre tous,
une fois rompue l'immensité de l'unique
la mort viendra.
Et avoir du courage ne servira à rien
parce qu'elle se vante
d'avoir tué
tous les braves
à la première rencontre.
Et être lâche non plus
parce qu'elle tue tout ce qui fuit.

Pour rencontrer la mort
il faut
avoir appris quelque chose de l'amour:
Ni fuir. Ni s'en prendre à rien.
Apprendre à parler tranquillement
c’est ce qu'enseigne l'amour.

Quand elle s'approchera
et elle viendra nous chercher
avec son regard immense
comme elle-même est immense
la laisser s'approcher
jusqu'à ce qu'elle entende
notre respiration
entrecoupée par la rencontre.
Et elle, attendrie
comme à son habitude
nous tendra la main
pour que nous accompagnions
votre majesté
à l'immutable
règne du silence.


quand s'abandonner
est le plus facile
la regarder
dans les yeux
l'immensité
qui lui appartient
et lui dire sourdement:
Mort aimée
mon amoureuse
j'écrirai ton nom
sur tous les murs
j'embrasserai
sans crainte tes lèvres
comme jamais
aucun homme ne l'a fait
et je t'aimerai tu verras
parmi le sang,
dans les grandes catastrophes
et je t'aimerai aussi
quand un blanc bourgeon
règnera sur ton cœur.

La grande émotion
qui parcourt sa cape noire
en se retrouvant dans un poème
fait de la mort une femme.
Elle aussi finira par ramer
tranquillement jusqu'à la rive
et elle partagera mon pain et mes amours
et elle volera durant les nuits
pour abriter en son sein,
ceux qui ont cessé de ramer
et elle reviendra
pour me rencontrer
et me raconter ses prouesses.

Comme si chaque fois
était la première
je recommencerai à respirer
comme respirent les athlètes
et pour l'avoir appris d'elle
je la regarderai attendri et je lui dirai:

Ma mort amoureuse
et elle
sera heureuse.

Ensuite il faut continuer à ramer.

Alors, ils nous questionneront
et nous dirons:
nous avons été avec l'amour
et nous avons été, aussi,
avec la mort.
Au début ils ne nous croiront pas
ils diront que pour l'homme
c'est impossible.
Ils nous demanderont des preuves
nous, nous leurs montrerons
comme si c'était le ciel
quelques poèmes
et nous réussiront par ce geste
qu'arrive jusqu'à nous
le temps de la moquerie.

De grandes embarcations qui ne cherchent rien
parce qu'elles croient avoir
passeront une fois et une fois encore près de nous
en essayant de couler avec leurs jeux
notre petit radeau amoureux.

Ils nous appelleront
de leurs luxueuses embarcations,
des noms
dont on nomme les déchets.
Poètes. Fous. Assassins.
Et dans le brouhaha stupide de leurs jeux
tout sera possible.
Ils nous jetteront quelques pierres
et ils se diront
rien ne les offense et furieux
ils nous crieront:
Battez-vous, lâches! Défendez-vous.

Et après mille et mille fois encore
les yeux exorbités
par la fatigue
et aussi par la surprise de voir
notre petit radeau amoureux
suivant son chemin
et nous,
ramant tranquillement.

Après avoir traversé
sains et saufs le chemin de la moquerie
viendra je vous l'assure
le temps de l'or.

Lassés de leurs propres rires
ils voudront jouer à notre jeu.
Combien coûte cette planche
presque pourrie
que vous utilisez comme embarcation?
Et combien votre vie?
Combien ces vieilles cartes
de navigation
et combien ces poèmes?

Ils coûtent, monsieur,
ce que coûte à un homme,
cesser de s'appartenir
et s’abandonner au poème.

Combien d'argent cela coûte-t-il?

Tout et aucun
votre propre vie peut-être.

Combien d'argent  coûte
alors ma vie?

Tout et aucun.
Votre vie ce sont des paroles
comme toutes les vies
et , cela, si j'ai bien compris,
ne vaut rien.

Et combien d'argent coûte penser ainsi?

Tout et aucun.
Il faut se plonger
ramer et ne rien attendre.

Voilà ce que ça coûte.
Se plonger et ne rien attendre
dans les ténèbres,
vers une autre obscurité plus grande
le poème.

Une fois amoureux
l'amour et la mort
et rejetés l'or
et la moquerie considérés impurs
viendra et de nulle part
parce qu'elle
a toujours vécu avec nous
la folie.

Le pire de tous les détroits.
Elle surgit imprévue,
la surprise
étant la loi de son destin
et elle ne vient pour aucune lutte
parce qu'elle amène le désir
de se lier d'amitié avec le poète.

Et quand elle arrive
elle nous dit entre murmures
que son monde
et le monde de la poésie
sont le même monde.

Face au doute il faut continuer à ramer.

Difforme elle se laisse modeler
par nos paroles
tandis qu'elle a
aussi sa grandeur

Je suis de l'amour, nous dit-elle,
ce déchaînement
et la passion
éternelle de la mort.

J'ai pour habitude
de mépriser l'or
et cependant
l'ardent désir de tuer
qu'engendrent ses lois
est intoxiqué de folie.

Là, elle et la poésie se ressemblent.

Au moment de se rejoindre
dans notre regard,
comme si elles étaient une seule chose
la poésie, vieille louve de mer,
rame un moment avec nous
pour nous montrer
que la folie depuis qu'elle est arrivée
reste dans le même coin
du petit radeau,
sans ramer
se rappelant tout le temps
son passé.

Contents
d'avoir compris
la différence
nous enfermons la folie
dans un poème
et nous continuons à ramer
jusqu'à ce qu'un jour
convaincus de sa maladresse
pour la navigation
nous l’abandonnions
à l'amour et à la mort
pour que la folie
apprenne à voler.

LA PATRIE DU POÈTE

I
Volupteuse semence, je me plante ici
et je grandirai et, ici, je prendrai racine
et j’aurai des bourgeons qui, à leur tour,
auront d’autres bourgeons.
Je décrète l’aride plateau castillan,
la patrie du poète.
J’arracherai des parfums de tes roches,
comme de fleurs de la saison du sud,
et quelqu’un dira:
avant les couleurs du poète,
tu étais grise.
Et moi je me souviendrai
de t’avoir peint les lèvres avec mon nom.
Sur le vert arôme du citron,
-cheval des astres-
Indien de lumière,
cuivre déchiré par l’oxygène vital,
ma poésie,
poumon de l’univers.
Des lichens fangeux
et des paniers pleins de pommes,
retenues dans le temps de la fraîcheur.
Immensité,
              vert infini,
biais du soleil,
entre les sourcils de la profonde mer,
atlantique sylvestre.
Ne voyez-vous pas que je suis celui qui vous salue
depuis les plus hautes cimes,
au-delà des obscurs cieux de Dieu,
depuis la profonde galaxie du vert.
Météorique expansion de l’arc-en-ciel,
je suis une couleur qui n’a plus
le blanc
de la petite pureté immaculée
ni le voile noir de la mort,
désolée,
ni les yeux sanglants du rubis.
Je suis du céleste cosmos et du soleil,
la conjonction maritime et ailée.
ma voix,
est le déchirement de la guitare astrale.
Mon chant
est le son guttural du temps.
je chante et j’éclate chaque fois,
et chaque fois,
                      je me désintègre.
Je perds mon être entre fragments
et dans ce vide de rien et de couleur,
parce que je ne serai plus,
je parcours les espaces infinis,
monté sur verte lumière,
                                    prairie des cieux
Pampa,
            étendue dans les hauteurs.

LA MAESTRIA ET MOI

À mes enfants, disciples et proches

                                1

Ne me faites pas courir vos courses
ne me faites pas non plus voler dans vos vols
ne me faites pas faire vos travaux
ni aimer, non plus, vos amours.

Moi, mes enfants, je vous ai transportés avec passion
en volant, toujours à vos côtés,
des confins tranquilles de la famille
jusqu’aux portes en liberté du monde.

Maintenant commence votre voyage
et si je vous laisse partir sans vous accompagner,
c’est parce que moi j’ai mon propre voyage.
Je dois donner au chemin que j’ai construit
avec ma propre vie, en écrivant,
mon nom, mes marques,
mes signes personnels qui sont la poésie.

                                 2

En chemin vous rencontrerez l’or et la pauvreté,
les profonds précipices et les grandes plaines.
Il y aura sur vos chemins, n’en doutez pas,
des embuscades, des trahisons, de viles injustices,
c’est pour ça
qu’il convient de voyager accompagné.

Et quand vous aurez obtenu un peu de pain, un peu d’argent,
essayez de le distribuer le mieux possible entre tous.
Quelqu’un qui a déjà mangé
et qui a de l’argent pour le pain de demain
se sentira en partie heureux et son travail
ne sera pas dirigé par la faim et la haine
mais par l’amour et la liberté.

DANS UNE SOCIÉTÉ JUSTE,
LE TRAVAIL EST UN DON

                                   1
Et voilà le vers où j’essaierai
de vous laisser l’enseignement le plus nécessaire :

Dans une société juste, le travail est un don :

une joie, un bien, proprement humain,
avec lequel on peut modifier ce qui est naturel,
la vie, les essaims de rêves, le soleil.
Avec le travail,
l’homme a pu voler sans ailes,
naviguer sur les mers sans connaître la mer.
De l’arbre,
stupéfait de surprise face à l’homme
le travail a pu arracher une chaise et de la pierre,
les signes qui forgent l’avenir de l’homme,
sa maison,
ses monuments,
   sa propre pierre tombale.

                                               2
Je veux que vous portiez toujours avec vous                   
le ciseau à bois, la varlope, le marteau, la faucille,
ces phrases qui serviront, jusqu’à la fin,
pour limer les aspérités de la mort.

Et si quelqu’un vous demande, pourquoi tant, 
pourquoi mettre tant de passion dans le travail,
vous répondrez, avec célérité :
pour rien, nous travaillons pour vivre la vie,
nous travaillons
pour que  dans le monde humain
il y ait des signes que nous, nous avons été là,
créant et travaillant,
peut-être, dans ce monde,
que nous avons fait un travail pour vivre,
pour aimer,
pour congeler le propre regard de la mort,
nous avons fait un travail et nous avons écrit un vers.

LE SEXE NE TOMBE PAS

                                1
L’enseignement le plus grand que j’ai à vous donner
c’est que le sexe ne tombe pas.
Il se développe, se transmute, devient insensible,
pleure, bâille d’ennui, se libère trop.
Il attrape des maladies, guérit, se repentit,
il est homme et il est femme et il ne sait rien de l’amour.
Il veut être femme quand il doit être homme
et il veut être un homme quand il doit être enfant
et mère il veut être quand il est femme
et s’il doit être femme il veut être enfant,
serpent ou sorcière il veut être et putain
et il veut être n’importe quoi
à condition de ne rien savoir de ça.

                        2
Mais le sexe ne tombe pas :
il se livre, il se soumet,
il réduit en esclavage tous les sens
pour demeurer là,
caché ou éclatant en morceaux,
dépecé et seul,
dressé et ferme, toujours impuni,
totalement ouvert aux caresses,
au baiser, à la tendresse,
ou bien presque fermé, obscur, mou,
faible, sur le point d’échouer partout
et il s’enferme en lui-même
et avec une main il se masturbe
et avec l’autre main il attend
et il se masturbe
et il semble même que l’homme
meurt ainsi, tout petit, appauvri
sans rien à dire, sans âme.

                        3
Et, cependant, je vous dis :
le sexe ne tombe pas
et, si ça sert à quelque chose,
moi-même je serai l’exemple.
Parfois, je le crois aussi :
Je suis un grand homme, me dis-je,
je suis un grand homme et, le lendemain,
je me lève perclus et douloureux
comme si un train chargé
de marchandises dangereuses
m’était passé dessus.

                        4
Très peu de choses parlent de moi
avec une certaine clarté.
Mes amours sont très passionnés,
je ne peux trouver en eux,
même s’il y en avait,
aucune intelligence et
ma propre intelligence est entravée,
par manque de passion.

                        5
Avec l’argent, ce qui m’arrive,
c’est que je ne sais jamais qui il est :
si moi, parce que je le gagne,
ou elle, parce qu’elle le dépense.

                        6
Et, ensuite, il y a ces après-midi glorieuses
où je ne peux pas reconnaître comme m’appartenant
ma propre peau.
Elle, elle se met en moi mais seulement
pour qu’une autre femme la caresse.
Et l’autre femme me caresse
après s’être rendue compte que, en moi,  
tout ce qu’on me donne c’est elle qui le reçoit.
Après ces rencontres,
où tout le monde jouit  et moi,
je ne me rends compte de rien,
nous traversons des instants de paix
où la musique arrive jusqu’à nous
et nous restons comme suspendus
à un récit dramatique.

                        7
Elles
essaient sur elles-mêmes
des manœuvres de violence,
sans se regarder dans les yeux,
sans se rendre compte que je suis en train de les regarder
et moi, pauvre homme, amant de la solitude,
je ne comprends pas pourquoi il m’arrive ces choses-là.

Et elle et l’autre sourient traîtreusement
et se disent l’une à l’autre qu’elles m’aiment.

                        8
Au moment de nous déshabiller, nous sommes libres :
elles, elles se regardent de profil dans le miroir,
et moi, extasié, je tombe à genoux et je m’adore,
mais le sexe ne tombe pas.

LA POÉSIE NE TOMBE JAMAIS AMOUREUSE

                                   1
Vivre accompagné
n’est pas un conseil,
c’est l’unique manière de vivre,
et je profite du dire,
pour laisser dans votre intelligence
l’enseignement le plus beau :

La poésie ne tombe jamais amoureuse.

                        2
La poésie ne tombe jamais amoureuse,
mais, cependant, elle a comme amants
tout ce qui augmente sa beauté,
son courage, sa force, son pouvoir.

                        3
Homme ou bois, peu lui importe,
l’homme doit être exemple ou nouveauté
et le bois, tout en étant beau et délicat,
doit servir pour le berceau ou bien le cercueil.

                        4
Femme ou science, peu lui importe,
la femme doit être exemple de liberté
et la science, tout en étant complexe et exacte,
doit pouvoir aimer le monde, le transformer.

                        5
Enfant ou maître, il ne posera aucune question,
l’enfant doit être exemple de croissance
et le maître, en plus
d’enseigner à lire et écrire,
devra un jour
arrêter sa propre croissance
pour que dans le monde
un enfant se fasse homme.

                        6
Fleur ou diadème, il saura tout,
la fleur doit être belle et mourra toujours
et le diadème, en plus de toujours briller,
apprendra à s’éteindre quand mourra la fleur.

                        7
Éléphant taciturne
                             ou
                                 chevaux désespérés.

La poésie a ses cimetières et,
aussi, ses prairies infinies
mais l’éléphant devra apprendre
à ne pas se laisser maîtriser par la mort
et, en mourant,
il devra être accompagné.
Et les chevaux devront voler
et aimer s’ils veulent,
mais ils devront toujours être chevaux,
qui savent apprécier les différences
entre galop et emportement,
entre soumission et trot,
et quand le cheval s’arrêtera dans un poème,
tout le monde voudra le voir voler
et si le poème
a été écrit par un homme,
cheval volera et quand il s’arrêtera
quelque chose dans le monde s’arrêtera
et il y aura un vers que personne n’écrira,
un double espace
plein de chevaux au trot,
galopant,
              suspendus, volant impétueux.

                        8
Et, pour que les enseignements ne restent pas dans l’air,
de nouvelles réincarnations furieuses de la langue,
je vous dis comme final qui est un commencement :

Atteindre mes vers est une tâche possible pour vous,
mais atteindre vos vers sera impossible pour moi.

Il y a un vers de l’un d’entre vous
qui sera mon épitaphe et ce vers,
je veux vous le faire savoir, est pour moi,
insurpassable.

 

de MIGUEL OSCAR MENASSA